LES CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN (Livre IV)

LES CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN

Traduction de E. Tréhorel et G. Bouissou
LIVRE QUATRIÈME

AUGUSTIN PROFESSEUR A TRAGASTE ET A CARTHAGE

I. Les goûts d’augustin a cette époque

Introduction.

1. 1. Durant cette même période de neuf ans, de la dix-neuvième année de mon âge jusqu’à la vingt-huitième, nous étions à la fois séduits et séducteurs, trompés et trompeurs au milieu de convoitises diverses; et nous l’étions, publiquement par l’enseignement des sciences qu’on appelle liberales, secrètement sous le couvert trompeur de la religion, là orgueilleux, ici superstitieux, partout vains. D’un côté, nous poursuivions la vanité de la gloire populaire jusqu’aux applaudissements du théâtre, aux concours de poésie et aux compétitions pour des couronnes de foin, aux niaiseries des spectacles et à l’intempérance des passions; de l’autre, nous aspirions à nous purifier de ces souillures, puisque, à ceux qu’on appelait les élus et les saints, nous apportions des aliments avec lesquels, dans l’officine de leur panse, ils devaient nous fabriquer des anges et des dieux pour nous libérer. Et je poursuivais ces chimères, et je pratiquais ces rites avec mes amis, victimes par moi et avec moi de la tromperie. Qu’ils rient de moi les arrogants, ceux qui n’ont pas encore été abattus et broyés pour leur salut, par toi, mon Dieu! Moi, cependant, je veux te confesser mes hontes, à ta louange 1!Permets-moi, je t’en supplie, et donne-moi de parcourir, dans mon souvenir présent, les parcours sinueux de mes erreurs passées, et de t’immoler une victime de jubilation 2Que suis-je, en effet, moi, pour moi-même sans toi, sinon un guide vers l’abîme? Ou que suis-je, quand tout va bien pour moi, sinon quelqu’un qui suce ton lait 3, ou te savoure, toi, nourriture qui ne se corrompt pas 4? Et qu’est-ce que l’homme, n’importe quel homme, dès lors qu’il est homme? Eh bien! qu’ils rient de nous, les forts et les opulents! mais nous, les faibles et les indigents 5, nous voulons te faire confession!

Enseignement de la rhétorique. Fidélité à sa concubine.

2. 2. J’enseignais, durant ces année-là, l’art de la rhétorique, et je vendais la verbosité qui permet de vaincre, vaincu moi-même par la cupidité. Je préférais cependant, Seigneur, tu le sais 6avoir de bons élèves, ce qu’on appelle de bons élèves; et sans tromperie, je leur apprenais des tromperies, pour leur enseigner à mener une action, non pas contre une tête innocente 7, mais parfois pour une tête coupable. O Dieu, tu l’as vue de loin chanceler sur une pente glissante et briller dans une abondante fumée, ma loyauté 8, et je l’étalais dans cet enseignement, devant ceux qui aiment la vanité et recherchent le mensonge 9moi, leur complice. En ces année-là j’avais une femme; ce n’était pas dans ce qu’on appelle l’union légitime que je l’avais prise, mais je l’avais dépistée dans mes vagabondages passionnés dépourvus de prudence. Toutefois je n’en avais qu’une, et je lui gardais aussi la fidélité du lit; ce qui me permit de bien connaître par une expérience personnelle, la distance qu’il y a entre la réserve du contrat conjugal, conclu en vue de la génération, et le pacte de l’amour voluptueux, où l’enfant naît malgré le vœu contraire des parents, encore qu’une fois né il les force à l’aimer.

Rejet des haruspices.

2. 3. Je me rappelle aussi que j’avais résolu de prendre part à un concours de poésie théâtrale, et je ne sais quel haruspice me fit demander quel salaire j’accepterais de lui donner pour avoir la victoire. Mais moi je répondis que j’avais en horreur et abomination ces honteux mystères; non, même si la couronne proposée était immortalisée dans l’or, pour ma victoire je ne laisserais pas tuer une mouche. Tuer des animaux, c’est en effet ce qu’allait faire cet homme dans ses pratiques rituelles, voulant par cet hommage attirer sur moi les suffrages des démons, paraît-il. Mais, même ce péché-là, ce n’est pas en raison de ta Sainteté’ que je l’ai repoussé, Dieu de mon cour 10car je ne savais pas t’aimer, moi qui ne savais pas concevoir de splendeurs, en dehors de celles des corps. En soupirant en effet après de telles fictions, n’est-il pas vrai que l’âme fornique loin de toi 11et qu’elle met sa foi dans des faussetés, et qu’elle repaît les vents 12Sans doute, je n’aurais pas voulu que l’on fît pour moi un sacrifice aux démons, mais c’est à eux que moi-même, par cette autre superstition, je m’offrais en sacrifice! Oui, « repaître les vents», qu’est-ce d’autre que repaître ces esprits mêmes, c’est-à-dire être pour eux, par nos égarements, un objet de plaisir et de dérision?

Fréquentation des astrologues.

3. 4. Et ainsi, ces gens pleins d’imposture qu’on appelle «mathématiciens», je ne renonçais pas pleinement à les consulter, sous prétexte qu’ils ne pratiquaient pour ainsi dire aucun sacrifice, et n’adressaient aucune prière à aucun esprit pour leur divination; et pourtant, ces consultations, la vraie piété chrétienne avec raison les rejette et les condamne. Il est bon, en effet, de te confesser, Seigneur 13, et de dire: Aie pitié de moi, guéris mon âme, parce que j’ai péché contre toi 14et de ne pas abuser de ton indulgence pour se permettre de pécher, mais de se rappeler la parole du Seigneur: te voilà guéri, ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire 15Or, toute cette doctrine de salut, eux s’efforcent de la détruire quand ils disent: « C’est du ciel que te vient la cause inévitable du péché » et « c’est Vénus qui a fait cela, ou Saturne, ou Mars »; évidemment, ils veulent ainsi qu’on disculpe l’homme, qui est chair et sang 16 et orgueilleuse pourriture, et qu’on soit obligé d’inculper celui qui a créé le ciel et les astres, et qui les a réglés. Et qui est-ce, sinon toi, notre Dieu, douceur et source de la justice, qui rendras à chacun selon ses œuvrés 17, et ne méprises pas le cœur brisé et humilié 18?

Efforts de Vindicianus pour le détourner de l’astrologie.

3. 5. Il y avait à cette époque un homme judicieux, très versé dans l’art médical, et praticien très renommé. C’est en qualité de proconsul qu’il avait, de sa propre main, dans ce concours, posé la couronne sur ma tête malade, et non en qualité de médecin. Car de cette maladie-là, le guérisseur c’est toi, qui résistes aux superbes, et aux humbles donnes la grâce 19Et pourtant, même en la personne de ce vieillard, m’as-tu fait défaut ou os-tu renoncé à soigner mon me? De fait, j’étais devenu assez intime avec lui, et ses entretiens, que sans mots recherchés la vivacité des pensées rendait agréables et solides, attiraient mes assiduités et fixaient mon attention. Aussi, quand il apprit, par mes propos, que je m’adonnais aux livres des tireurs d’horoscope, avec une bienveillance toute paternelle il me conseilla de les rejeter, et de ne pas laisser mes soins et mes peines, nécessaires pour les choses utiles, se dépenser en pure perte à cette futilité. Ti avait lui-même, disait-il, si bien étudié ces questions qu’il avait eu l’intention, dans les premières années de sa jeunesse, d’en faire sa profession et son gagne-pain; puisqu’il avait compris Hippocrate, il était bien à même de comprendre aussi ces traités; et malgré cela, il les avait laissés de côté dans la suite, et s’était consacré à la médecine, pour l’unique raison qu’il avait percé leur complète fausseté et ne voulait pas, lui, homme sérieux, gagner sa vie à tromper le monde. « Mais toi, ajoutait-il, pour soutenir ta vie en ce monde tu possèdes la rhétorique, et si tu poursuis ce faux semblant de science, c’est un libre goût qui te pousse, et non pas un impérieux besoin de ressources. Aussi, sur cette question, tu dois t’en remettre d’autant plus sûrement à moi, qui ai travaillé à l’étudier assez à fond pour vouloir en faire mon seul moyen de subsistance». Et comme je lui demandais à quoi tenait donc que beaucoup de prédictions faites ainsi se fussent vérifiées, il répondit, comme il put, que cela tenait à la vertu du hasard, partout répandue dans la nature. Ainsi, quand on prenait des pages de n’importe quel poète, qui avait dans son poème bien autre chose en vue, et quand on les consultait au hasard, on en retirait souvent un vers en merveilleux accord avec le souci du moment. Il n’y avait donc pas à s’étonner, disait-il, si l’âme humaine, sans qu’elle sût par une impulsion d’en haut ce qui se passait en elle, fournissait par l’effet non de l’art, mais du hasard, une réponse en concordance avec l’état ou les actes de qui l’interrogeait.

3. 6. Oui, voilà l’enseignement, venant de lui ou par lui, que tu as pris soin de me donner; les premières lignes de ce qui ferait pour moi plus tard l’objet de recherches personnelles, tu les a tracées dans ma mémoire. Mais pour lors, ni lui, ni mon très cher Nébridius, jeune homme de grande vertu et de grande religion, qui raillait toutes ces pratiques de divination, ne purent me persuader d’y renoncer. C’est que l’autorité des auteurs mêmes de ces livres m’en imposait davantage; je n’avais pas encore trouvé la preuve irrécusable que je cherchais, et qui me ferait voir sans ambiguïté que ce qu’ils disaient de juste dans leurs consultations, c’était par le fait du hasard ou du sort, non de l’art d’observer les astres, qu’ils le disaient.

II. la mort de l’ami

L’ami d’Augustin.

4. 7. En ces année-là, dans les tout premiers temps de mon enseignement au municipe où je suis né, je m’étais fait un ami, que la communauté de nos goûts me rendait très cher: nous étions du même âge et dans la même floraison des fleurs de l’adolescence. Avec moi, enfant il avait grandi; ensemble nous étions allés à l’école, ensemble nous avions joué. Mais il n’était pas encore l’ami – d’ailleurs pas même plus tard il ne fut l’ami – tel que le veut la véritable amitié; car il n’y a pas de véritable amitié, si toi tu ne la cimentes entre des êtres qui sont unis entre eux grâce à la charité répandue dans nos cours par l’Esprit Saint qui nous a été donné 20Mais pourtant elle était douce à l’extrême, cette amitié mûrie dans la ferveur de goûts identiques. Car je l’avais même éloigné de la vraie foi, à laquelle son adolescence ne tenait pas sincèrement et profondément, et fait dévier dans les fictions funestes de la superstition, qui faisaient pleurer ma mère sur moi. Avec moi désormais cet homme errait dans son esprit, et mon âme ne pouvait se passer de lui. Et voici que toi, menace suspendue sur le dos de tes esclaves fugitifs, Dieu des vengeances 21et source des miséricordes en même temps, toi qui nous retournes vers toi par des moyens admirables 22, voici que tu as enlevé cet homme de cette vie, et c’est à peine s’il avait achevé une année d’amitié avec moi, amitié d’une suavité pour moi qui dépassait toutes les suavités de ma vie d’alors.

Effets du baptême sur cet ami. Sa mort.

4. 8 Qui peut dénombrer, en lui seul, d’après son expérience seule, les louanges qu’il te doit 23? Que fis-tu alors, mon Dieu? Ah! comme il est insondable, l’abîme de tes jugements 24! Travaillé en effet par la fièvre, il resta longtemps couché sans connaissance, dans la sueur des moribonds, et comme il n’y avait plus d’espoir, il fut baptisé dans l’inconscience; moi, je ne me faisais pas de souci, et je présumais que son âme garderait plutôt ce qu’elle avait reçu de moi, et non pas ce qui s’opérait sur le corps d’un inconscient. Or il en était bien autrement. Car il revint k la vie et k la santé, et aussitôt, dès que je pus lui parler – et je l’ai pu dès que lui-même l’a pu, puisque je ne le quittais pas, et que nous dépendions étroitement l’un de l’autre – je tentai de rire devant lui, pensant qu’il en rirait lui aussi avec moi, du baptême qu’il avait reçu dans l’absence totale d’esprit et de sentiment; on lui avait tout de même appris déjà qu’il l’avait reçu. Mais lui, me prit en horreur comme un ennemi, et il m’avertit avec une liberté étonnante et inattendue que, si je voulais être son ami, j’avais de cesser de lui parler ainsi. Pour moi, dans ma stupéfaction et mon trouble, je remis à plus tard toutes mes attaques; je voulais d’abord qu’il se rétablit, et que sa santé reprît des forces suffisantes, pour qu’il me fût possible de mener mon action contre lui comme je voudrais. Mais il fut arraché à ma démence pour être, près de toi, réservé à ma consolation. Peu de jours après, en mon absence, il est repris par la fièvre et meurt.

Douleur d’Augustin.

4. 9. Cette douleur enténébra mon cœur 25, et partout je ne voyais que mort. La patrie m’était un supplice, la maison paternelle un étrange tourment, tout ce que j’avais partagé avec lui s’était tourné sans lui en torture atroce. Mes yeux le réclamaient de tous les côtés, et on ne me le donnait pas, et je haïssais toutes choses, parce qu’elles-ne l’avaient pas et ne pouvaient plus me dire: «Le voici, il va venir », comme quand il vivait et qu’il était absent. J’étais devenu moi-même pour moi une immense question, et j’interrogeais mon âme: pourquoi était-elle triste, et pourquoi me troublait elle si fort? Et elle ne savait rien me répondre. Et si je lui disais: «Espère en Dieu»  26, elle avait raison de ne pas obéir, parce qu’il était plus vrai et meilleur, l’homme si cher qu’elle avait perdu, que le fantôme en qui on lui ordonnait d’espérer. Seules les larmes m’étaient douces, et avaient pris la place de mon ami dans les délices de mon âme 27.

Réflexions sur la douleur.

5. 10. Et maintenant, Seigneur, c’est déjà du passé, et avec le temps ma blessure s’est adoucie. Puis-je apprendre de toi qui es vérité 28, et appliquer l’oreille de mon cœur à ta bouche pour que tu me le dises, pourquoi les larmes sont douces aux malheureux? Ou bien, quoique tu sois partout présent, as-tu rejeté loin de toi notre malheur, et demeures-tu en toi, tandis que nous roulons dans les épreuves 29? Et pourtant, si nous ne pleurions pas à tes oreilles, il ne resterait rien de notre espérance. D’où vient donc que sur l’amertume de la vie on cueille un fruit suave: gémir, pleurer, soupirer et se plaindre? Y aurait-il là de la douceur, parce que nous espérons que tu entends? C’est bien ainsi dans les prières qui impliquent en effet le désir de parvenir au but, mais dans la douleur d’une perte et dans le deuil où j’étais alors plonge…? Bien sûr, je n’espérais pas qu’il revécût, et mes larmes ne demandaient pas cela: simplement, je souffrais et je pleurais; oui, j’étais éperdu et j’avais perdu ma joie. Ou serait-ce que les larmes sont chose amère, et que pourtant, par dégoût des choses dont nous jouissions auparavant et dont nous nous écartons alors avec horreur, elles font plaisir?

6. 11. Mais pourquoi suis-je en train de parler de cela? Ce n’est pas le moment de poser des questions, à présent, mais de te faire ma confession. J’étais malheureux, et toute âme est malheureuse, si elle est enchaînée dans l’amitié des choses mortelles; elle est déchirée quand elle les perd, et elle sent alors le malheur, qui la fait malheureuse même avant qu’elle les perde. C’est ainsi que j’étais, moi, à ce moment-là, et je versais des larmes très amères, et je reposais dans l’amertume 30Oui, j’étais malheureux et, plus chèrement qu’à mon ami, je tenais à cette vie malheureuse elle-même. Car, bien que j’eusse voulu la changer, je n’aurais pas voulu la perdre elle plutôt que lui, et je ne sais pas si j’aurais voulu la perdre même pour lui, comme la tradition, si ce n’est la fiction, le rapporte d’Oreste et de Pylade, qui auraient voulu l’un pour l’autre mourir ensemble, parce que c’était pour eux pire que la mort de ne pas vivre ensemble. Mais en moi, je ne sais quel sentiment, tout à l’opposé de celui là, avait surgi: il y avait un dégoût de vivre très lourd en moi et la peur de mourir. Je crois que plus j’avais pour lui de l’amour, plus j’avais, pour la mort qui me l’avait enlevé et qui me semblait la plus farouche ennemie, de la haine et de la crainte; elle va tout à coup engloutir tous les hommes, pensais-je, puisqu’elle a pu l’engloutir, lui. C’est ainsi que j’étais, absolument, je me souviens. Voilà mou cœur, mon Dieu, voilà le dedans. Vois, car je me souviens, ô mon espérance 31toi qui me purifies de l’impureté de tels sentiments, en dirigeant mes yeux vers toi et en arrachant mes pieds du filet 32Je m’étonnais en effet que le reste des mortels vécût, parce que celui que j’avais chéri comme s’il n’eût pas dû mourir, était mort; et je m’étonnais plus encore, puisque j’étais un autre lui-même 33, de vivre, lui mort. Quelqu’un a bien parlé, en disant de son ami: c’est la moitié de mon âme 34. Car j’ai éprouvé moi-même que mon âme et son âme n’avaient été qu’une âme en deux corps 35. Voilà pourquoi la vie m’était en horreur: je ne voulais pas vivre, diminué de moitié; voilà pourquoi aussi peut-être je craignais de mourir, pour que ne mourût pas tout entier celui que j’avais beaucoup aime.

Pour échapper à sa douleur inconsolable, Augustin vient Carthage.

7. 12. Oh! la folie qui ne sait pas aimer les hommes comme des humains! Oh! l’homme stupide qui pâtit sans mesure des maux humains! Voilà ce que j’étais alors: aussi je bouillonnais, je soupirais, je pleurais, je rue troublais, sans qu’il y ait ni repos ni dessein. Car je portais, pantelante et sanglante, mon âme qui ne tolérait plus d’être portée par moi. Où la déposer? Je ne trouvais pas. Ni dans le charme des bois, dans les jeux et les chansons, ni dans les sites embaumés, dans les festins recherchés, ni dans la volupté de la chambre et du lit, ni enfin dans les livres et les poèmes, elle ne trouvait le repos. Tout faisait horreur, jusqu’à la lumière même; tout ce qui n’était pas ce qu’il était lui-même était mauvais et rebutant sauf de gémir et de pleurer: car en cela seul il y avait tant soit peu de repos. Mais dès que de là mon âme était tirée, elle m’accablait d’un poids énorme de misère. Vers toi, Seigneur 36il fallait la soulever pour la guérir; je le savais, mais ne voulais ni ne pouvais, d’autant plus que pour moi tu n’étais pas quelque chose de consistant et de ferme, quand je me faisais une idée de toi. Car ce n’était pas toi, mais un fantôme vain, et mon erreur était mon Dieu. Si j’essayais de poser là mon âme, pour son repos, elle glissait dans le vide et retombait sur moi. Et j’étais demeuré pour moi un lieu de malheur, sans pouvoir y rester, sans pouvoir en partir. Où mon cœur en effet aurait-il fui mon cour Où me serais-je fui moi-même? Où ne me serais-je pas suivi? Et pourtant je me suis enfui de la patrie 37. Car mes yeux le cherchaient moins, lui, là où ils n’étaient pas habitués à le voir. Et du bourg de Thagaste je m’en vins à Carthage.

Le temps et la douleur.

8. 13. Le temps n’est pas oisif, et il ne roule pas sans agir à travers nos sens: il opère dans l’âme des effets étonnants. Voici qu’il venait et passait de jour en jour 38 et, en venant et en passant, il semait en moi d’autres espoirs et d’autres souvenirs, et peu à peu il me recousait aux anciens genres de plaisirs, devant lesquels cédait cette douleur en moi. Mais lui succédaient, à vrai dire non pas d’autres douleurs, du moins des sources d’autres douleurs. En vérité, pourquoi cette douleur-là avait-elle pénétré si facilement jusqu’au plus intime de moi, sinon parce que j’avais répandu mon âme sur le sable 39, en aimant un être mortel comme s’il était immortel ?

Consolations d’autres amitiés.

Oui, ce qui par-dessus tout me réconfortait et me faisait revivre c’étaient les consolations d’autres amis, avec qui j’aimais ce qu’au lieu de toi j’aimais; c’était là une énorme fiction et un mensonge prolongé, dont le frottement adultère corrompait notre esprit que démangeait le désir d’entendre 40. Mais cette fiction ne mourait pas pour moi, même si l’un de mes amis venait à mourir. Il y avait autre chose qui, dans ces amitiés, prenait davantage le cœur: causer et rire en commun, échanger de bons offices, lire ensemble des livres bien écrits, être ensemble plaisants et ensemble sérieux, être parfois en désaccord sans animosité, comme on l’est avec soi-même, et utiliser ce très rare désaccord pour assaisonner l’accord habituel, apprendre quelque chose les uns aux autres ou l’apprendre les uns des autres, regretter les absents avec peine, accueillir les arrivants avec joie, et faire de ces manifestations et d’autres de ce genre, jaillies du cour de gens qui aiment et s’entr’aiment, exprimées par le visage, par la langue, par les yeux, par mille gestes charmants, en faire comme les aliments d’un foyer où les âmes fondent ensemble, et de plusieurs n’en font qu’une 41.

L’amitié humaine et son inconsistance.

9. 14. C’est cela que l’on chérit dans les amis, et on le chérit à ce point qu’en lui-même l’homme a conscience d’être coupable, s’il n’aime pas qui redouble d’amour, ou si, envers qui l’aime, il ne redouble pas d’amour, sans rien demander au corps de l’être aimé hormis des marques d’affection. De là ce deuil, si l’un d’eux vient à mourir, et les ténèbres de la souffrance, et le cœur amolli par une douceur qui s’est changée en amertume, et la vie perdue de ceux qui meurent devenant la mort de ceux qui vivent. Heureux celui qui t’aime toi, et son ami en toi, et son ennemi à cause de toi! 42 Celui-là seul en effet ne perd aucun être cher, à qui tous sont chers en Celui que l’on ne perd pas. Et Celui-ci, qui est-il, sinon notre Dieu, le Dieu qui a fait le ciel et la terre 43et qui les remplit 44, parce que c’est en les remplissant qu’il les a faits? Toi, personne ne te perd, sinon celui qui t’abandonne; et du fait qu’il t’abandonne, où va-t-il, où fuit-il 45, sinon loin de ta bienveillance vers ta colère? Car où ne rencontre-t-il pas ta loi dans son châtiment? Et ta loi c’est la vérité 46et la vérité c’est toi 47.

10. 15. Dieu des vertus, retourne-nous et montre ta face et nous serons saufs 48En vérité, où que se tourne l’âme humaine, c’est pour la souffrance qu’elle se fixe ailleurs qu’en toi, même si elle se fixe dans des choses belles, hors de toi et hors de soi; et pourtant, aucune de ces choses ne serait, si elle n’était de toi. Elles naissent et elles meurent, et en naissant, elles commencent pour ainsi dire d’être, et elles croissent pour se parfaire, et parfaites, elles vieillissent et périssent; non, toutes ne vieillissent pas, mais toutes périssent. Lors donc qu’elles naissent et tendent à être, plus vite elles croissent pour être, plus elles se hâtent pour n’être pas. Telle est leur limite. C’est tout ce que tu leur as donne, parce qu’elles sont des parties de choses qui n’existent pas toutes ensemble, mais qui, en cédant la place et en se succédant, composent toutes l’univers dont elles sont les parties. Voici que, de la même façon, notre discours aussi se compose en entier par des signes sonores. Car le discours ne sera pas un tout, si chaque mot ne cède la place, quand auront résonné ses parties, pour qu’un autre succède. Que mon âme te loue de ces choses 49Dieu créateur de toutes choses!  50Mais qu’elle ne se fixe pas en elles par la glu de l’amour, à travers les sens corporels! Car elles vont où elles allaient 51 pour ne pas être, et elles la déchirent de désirs pestilentiels, puisqu’elle-même veut être, et qu’elle aime se reposer en ces choses qu’elle aime. Or en elles il n’y a pas où se reposer, parce qu’elles ne s’arrêtent pas: elles fuient, et qui peut les suivre avec le sens de la chair? Ou qui peut les saisir, même quand elles sont sous la main? De fait, le sens de la chair est lent, parce qu’il est le sens de la chair c’est -sa limite même. Il suffit à autre chose, pour quoi il a été fait; mais à quoi il ne suffit pas, c’est à retenir les choses qui courent d’un commencement imposé à un terme imposé. Car en ton Verbe, par lequel elles sont créées, elles entendent alors «D’ici, jusque-là »  52.

11. 16. Ne sois pas vaine, mon âme, et ne laisse pas assourdir l’oreille de ton cour par le tumulte de ta vanité! Entends toi aussi: le Verbe lui-même te crie de revenir, et le lieu du repos sans trouble est là où l’amour n’est pas abandonné si lui-même n’abandonne. Voici que les choses disparaissent, pour que d’autres à leur place apparaissent, et que de toutes ses parties se constitue l’univers d’ici-bas. «Est-ce que moi je disparais quelque part? » dit le Verbe de Dieu. Là, fixe ta demeure 53; là, mets en dépôt tout ce que tu tiens de là, ô mon âme, pour le moins lassée de duperies. Donne en dépôt à la vérité tout ce que tu tiens de la vérité et tu ne perdras rien, et refleurira ce qui pourrit en toi, et se guériront toutes tes langueurs, et ce qui croule en toi se reconstituera et se rénovera 54 et se rajustera étroitement à toi, et, loin de t’entraîner en bas où ils descendent, ces éléments seront stables avec toi et permanents près de l’être toujours stable et permanent, Dieu 55.

11. 17. Pervertie, pourquoi suis-tu ta chair? Qu’elle te suive, elle, convertie! Tout ce que par elle tu sens, est partiel, et tu ignores le tout dont ce sont les parties; elles font tes délices pourtant. Mais si le sens de ta chair était à même de comprendre le tout, s’il n’avait pas, lui-même élément partiel de l’univers, reçu pour ton châtiment une stricte limite, tu voudrais que passât tout ce qui existe dans le présent afin de prendre à tout l’ensemble plus de plaisir. Oui, même les paroles que nous disons, c’est par le même sens de la chair que tu les entends, et tu ne veux certes pas que s’arrêtent les syllabes, mais qu’elles passent en volant pour que d’autres arrivent et que tu puisses entendre le tout. Ainsi toujours de toutes choses, dont un tout est formé, et qui n’existent pas toutes ensemble pour le former on jouit plus de toutes que de chacune, s’il est possible de les percevoir toutes. Mais il est bien meilleur qu’elles, celui qui les fit toutes. Il est lui-même notre Dieu 56, et ne disparaît pas, parce qu’à sa place rien n’apparaît.

Exhortation à rapporter toutes choses à Dieu.

12. 18. Si te plaisent les corps à Dieu fais-en louange 57, et sur leur artisan retourne ton amour, pour qu’en ce qui te plaît tu ne déplaises pas. Si te plaisent les âmes, en Dieu qu’elles soient aimées, parce qu’elles aussi sont sujettes à changer, et que, fixées en lui, elles deviennent stables: autrement, elles s’en iraient et périraient. En lui donc qu’elles soient aimées. Emporte vers lui avec toi celles que tu peux et dis-leur: «Celui-là, aimons le: c’est lui qui fit ces choses 58, et il n’est pas loin 59. Car il ne les fit pas pour s’en aller ensuite, mais, issues de lui, elles sont en lui. Et voici: où est-il? où la vérité a-t-elle de la saveur ? Il est dans l’intime du cœur, mais leur cœur s’est égaré loin de lui 60Revenez, prévaricateurs, à votre cour 61 et attachez-vous à celui qui vous a faits. Soyez stables avec lui et vous serez stables, reposez-vous en lui et vous serez en repos. Où allez-vous par d’âpres chemins?  62 où allez-vous? Le bien que vous aimez vient de lui; mais c’est dans la mesure où il s’ordonne à lui qu’il est bon et suave; il deviendra pourtant amer, avec justice, car c’est une injustice, en le délaissant lui, d’aimer tout ce qui vient de lui. A quoi vous sert encore et encore de marcher par des chemins difficiles 63et laborieux? Le repos n’est pas où vous le cherchez. Cherchez ce que vous cherchez, mais cela n’est pas où vous cherchez! Vous cherchez la vie heureuse dans la région de la mort 64Elle n’est pas là. Comment y aurait-il vie heureuse où il n’y a même pas de vie?

12. 19. Et il est descendu ici-bas, lui, notre vie 65, il a emporté notre mort, il l’a tuée 66 de l’abondance de sa vie, il a tonné en criant que nous retournions d’ici vers lui, au lieu secret d’où il s’avança vers nous, d’abord dans le sein même d’une vierge, où l’épousa la créature humaine, chair mortelle, pour n’être pas toujours mortelle. De là, comme un époux qui s’élance de la chambre nuptiale, il a bondi tel un géant pour courir sa route 67Car il n’a pas traîné, mais il a couru nous criant par ses paroles, ses actes, sa mort, sa vie, sa descente sur terre, son ascension 68, nous criant de revenir à lui. Il est parti loin de nos yeux 69 afin que nous, nous revenions à notre cour et l’y trouvions. Oui, il est reparti, et voilà qu’il est ici 70. Il n’a pas voulu être longtemps avec nous, et il ne nous a pas laissés; car, s’il est reparti, c’est vers un lieu d’où jamais il n’est parti, parce que le monde a été tait par lui et il était dans ce monde 71, et il est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs 72C’est à lui que mon âme fait ses confessions, et il la guérit puisque c’est contre lui qu’elle a péché 73. Fils des hommes, jusques à quand aurez-vous un poids sur le cœur?  74Quoi! même après la descente de la vie, fous ne voulez pas monter et vivre! Mais où monteriez-vous, puisque vous êtes en haut et que vous avez mis votre tête dans le ciel 75? Descendez, pour monter vers Dieu, car vous êtes tombés en montant contre Dieu». Dis-leur cela, pour qu’ils pleurent dans la vallée des pleurs 76enlève-les ainsi avec toi vers Dieu, puisque c’est par son Esprit que tu leur dis cela, si tu le dis en brûlant du feu de la charité.

III. Le «de pulchro et apto»

Occasion du livre.

13. 20. Ces choses-là, pour lors, je ne les savais pas, et j’aimais les beautés d’en-bas 77, et j’allais vers les profondeurs, et je disais à mes amis: «Aimons-nous autre chose que le beau Qu’est-ce donc que le beau? et qu’est-ce que la beauté? Qu’est-ce qui nous attire et nous attache aux choses que nous aimons? En vérité, s’il n’y avait pas en elles de l’éclat et de la grâce, elles n’exerceraient sur nous aucune espèce d’attrait”. Et je réfléchissais, et je voyais dans les corps eux-mêmes deux aspects: d’un côté ce qui constitue en quelque sorte le tout et par suite le beau, d’un autre côté ce qui convient en raison d’une adaptation et d’une harmonie avec autre chose, comme la partie du corps avec son ensemble, la chaussure avec le pied, et autres cas semblables. Et cette considération se mit à sourdre dans mon esprit du fond de mon cour, et j’écrivis le «De pulchro et apto » en deux ou trois livres 1, je crois; tu le sais, toi, ô Dieu 78car cela m’a échappé. Nous ne les avons plus en effet, mais ils se sont égarés loin de nous je ne sais comment.

A propos de la dédicace à Hiérius: comment aime-t-on ceux qu’on ne connaît pas?

14. 21. Mais quelle fut la raison qui me poussa, Seigneur mon Dieu, dédier cet ouvrage à Hiérius, orateur de la ville de Rome? Je ne le connaissais pas de vue, pourtant je m’étais mis à aimer l’homme sur sa réputation de savoir, qu’il avait brillante; et on m’avait rapporté quelques mots de lui, qui m’avaient plu. Mais surtout il plaisait à d’autres, et ils le portaient aux nues dans leurs louanges, stupéfaits de voir qu’un Syrien, formé d’abord à l’éloquence grecque, fût ensuite devenu même en latin un orateur admirable, et fût très versé dans les sciences qui se réfèrent à l’étude de la sagesse; et par là il me plaisait davantage. On loue un homme et on l’aime, quoiqu’il soit loin. Serait-ce que, de la bouche de celui qui loue, cet amour entre dans le cœur de celui qui écoute? Loin de là; mais l’un, qui aime, enflamme l’autre. On aime en effet celui qui est loué, dès lors que l’on croit sa louange célébrée par un cœur sans feinte, c’est-à-dire lorsque qui l’aime le loue.

14. 22. Eh bien! c’est ainsi qu’alors j’aimais des hommes sur des témoignages d’hommes, car ce n’était pas sur le tien, mon Dieu, en qui personne n’est trompé. Et cependant, pourquoi cette louange n’était-elle pas comme pour un conducteur de chars en renom, comme pour un chasseur de cirque porté par la faveur populaire, mais bien différente, et sérieuse, et telle que je l’aurais voulue pour moi aussi? Or je n’aurais pas voulu être loué ni aimé comme les histrions; moi-même pourtant je les louais et les aimais. Mais je préférais l’obscurité à ce genre de notoriété, et même la haine à ce genre d’amour. Où sont réparties ces pesées d’amours variés et divergents, dans une âme qui est une? Comment se fait-il que j’aime dans un autre, une chose que pour ma part, si je ne l’avais en haine, je ne repousserais pas loin de moi avec horreur, alors que l’un et l’autre nous sommes des hommes? Car il n’en va pas comme d’un bon cheval qu’on aime, et que l’on ne voudrait pas être, même si on le pouvait; on ne peut en dire autant de l’histrion, qui est notre compagnon de nature. Est-ce donc que j’aime dans un homme ce qu’il m’est odieux d’être, bien que je sois homme? Le profond abîme qu’est l’homme lui-même! Même de ses cheveux 79, toi, Seigneur, tu tiens le compte, sans en diminuer en toi le nombre! Et cependant ses cheveux sont plus faciles à compter que ses sentiments et les mouvements de son cœur!

14. 23. Mais ce rhéteur, lui, était de ce genre d’hommes que j’aimais jusqu’à souhaiter d’être comme eux. Et je m’égarais dans l’orgueil, et me laissais emporter à tout vent 80;et très secrètement, c’est toi qui me gouvernais. Et comment puis-je savoir, et comment puis-je te confesser avec certitude, que je l’avais plus aimé dans l’amour de ceux qui le louaient, que dans les choses mêmes dont on le louait? Si en effet, au lieu de le louer, les mêmes personnes l’avaient blâmé, et, tout en le blâmant et méprisant, si elles avaient raconté les mêmes choses sur lui, je ne me serais pas enflammé pour lui ni excité; et certes, autres n’auraient pas été les choses, ni autre l’homme lui-même, mais autre seulement le sentiment de ceux qui racontaient. Voilà où gît une âme débile, non encore attachée au bloc solide de la vérité! Au gré des vents de paroles, qui s’exhalent de la poitrine de ceux qui émettent des opinions, elle est emportée et virevolte, elle est tournée et retournée; un nuage lui voile la lumière et la vérité n’est pas distinguée et voici qu’elle est devant nous. C’était une grande affaire pour moi si mon traité et mes recherches venaient à la connaissance de ce personnage. S’il les approuvait, j’en serais plus enflammé; mais s’il les désapprouvait, mon cour serait blessé, ce cour vain et vide de ta solidité. Et pourtant ce « Beau» et ce « Convenable », qui m’avaient donné l’occasion de lui écrire, je prenais plaisir à les rouler dans mon esprit sous le regard de ma contemplation, et, sans que personne avec moi les louât, je les admirais.

L’objet du «De pulchro et apto».

15. 24. Mais le pivot d’un si grand sujet, je ne le voyais pas encore dans ton art, ô tout-puissant, qui seul lais des merveilles 81;et mon esprit s’en allait à travers les formes corporelles; et définissant le «Beau» ce qui va bien par soi-même, et le «Convenable» ce qui va bien par son accord avec autre chose, je les distinguais, et je les appuyais sur des exemples pris parmi les corps. Puis je me suis tourné vers la nature de l’esprit, et l’idée fausse que j’avais des êtres spirituels ne me laissait pas discerner le vrai. La force même du vrai me sautait aux yeux, et je détournais ma pensée frémissante, de l’être incorporel’ vers les lignes et les couleurs et les grandeurs volumineuses. Et parce que, tout cela, je ne pouvais le voir dans l’esprit, j’estimais que je ne pouvais voir l’esprit. Et comme dans la vertu j’aimais la paix, et dans le vice je haïssais la discorde, dans l’une je notais l’unité, dans l’autre une certaine division. C’est dans cette unité que me paraissait être l’âme raisonnable, et la nature de la vérité et du bien suprême; et dans cette division, je ne sais quelle substance de vie irraisonnable, quelle nature du mal suprême, qui eût été non seulement substance, mais encore pleinement vie, et cependant n’eût pas été de toi, mon Dieu, de qui sont toutes choses 82Ainsi pensais-je dans ma misère. Et la première, je l’appelais « monade» dans le sens d’une intelligence sans sexe; et l’autre « dyade «: telle la colère dans le crime, la convoitise dans la débauche -sans savoir ce que je disais. Car je ne savais pas, je n’avais pas appris, et que le mal n’est aucune substance, et que notre intelligence même n’est pas le bien suprême et immuable.

15. 25. Oui, de même qu’il y a crime lorsqu’est vicieux ce mouvement de l’esprit où réside l’élan, et qu’il s’abandonne à ses troubles excès; et débauche, lorsqu’est immodérée cette affection de l’âme qui la fait puiser aux voluptés charnelles; de même, les erreurs et les fausses opinions contaminent la vie, si l’âme raisonnable est elle-même vicieuse. C’est ce qu’elle était alors en moi, et je ne savais pas qu’il lui fallait la clarté d’une autre lumière, pour qu’elle participât à la vérité, n’étant pas elle-même nature de vérité: car c’est toi qui éclaireras ma lampe, Seigneur; mon Dieu, tu éclaireras mes ténèbres 83 et de ta plénitude nous avons tous reçu 84Tu es en effet, toi, la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde 85parce qu’en toi il n’y a ni changement, ni ombre de variation 86.

15. 26. Mais moi je m’efforçais d’aller vers toi, et j’étais repoussé loin de toi 87, afin de goûter à la mort 88, puisque tu résistes aux superbes 89Or quoi de plus superbe que d’affirmer, dans une étrange folie, que j’étais, moi, par nature ce que tu es, toi? Bien sûr, moi j’étais un être changeant, et c’était l’évidence pour moi du fait que je désirais précisément être sage afin de devenir de moins bon, meilleur; et malgré cela j’aimais mieux te croire changeant toi aussi, que de croire ne pas être ce que tu es. C’est pourquoi j’étais repoussé, et tu résistais à mon entêtement gonflé de vent; et j’imaginais des formes corporelles; et, chair, j’accusais la chair; et, souffle qui s’en va, je ne revenais pas vers toi 90; et, m’en allant, j’allais vers des choses qui ne sont pas, ni en toi, ni en moi, ni dans les corps; et elles n’étaient pas pour moi des créations de ta vérité, mais des fictions de ma vanité à partir des corps. Et je disais à tes petits enfants, tes fidèles, mes concitoyens, du milieu desquels j’étais banni sans le savoir, je leur disais, hâbleur inepte: « Pourquoi donc l’âme s’égare-t-elle, si Dieu l’a faite? » Et je ne voulais pas que l’on me dît: «Pourquoi donc Dieu s’égare-t-il? » Et je soutenais que ta substance immuable s’égare par contrainte,, plutôt que d’avouer que la mienne, muable, avait dévié de plein gré, et qu’elle s’égarait pour son châtiment.

15. 27. J’avais peut-être vingt-six ou vingt-sept ans, quand je finis le rouleau de mon manuscrit: je roulais dans mon esprit des fictions corporelles, et elles faisaient grand bruit aux oreilles de mon cour, que je tendais, ô douce Vérité, vers ta mélodie intérieure; je réfléchissais sur le Beau et le Convenable; je désirais être là debout et t’écouter et jouir dans ma joie de la voix de l’époux 91, et je ne le pouvais pas, parce que les voix de mon erreur me tiraient dehors, et que le poids de ma superbe me faisait choir au plus bas. Car tu ne donnais pas à mon ouïe la joie et l’allégresse, et mes os n’exultaient pas, parce qu’ils n’avaient pas été humiliés 92.

Lecture des Catégories d’Aristote et des manuels d’arts libéraux.

16. 28. Et à quoi me servait-il 93, vers l’âge de vingt ans environ, d’avoir eu entre mes mains certain ouvrage d’Aristote qu’on appelle les « Dix Catégories»? A ce mot de Catégories, quand le rhéteur carthaginois, mon maître, le mentionnait avec une bouche claquant de suffisance, ou d’autres qui passaient pour instruits, moi, comme si j’étais devant je ne sais quoi de grand et de divin, je restais suspendu, bouche bée. Eh bien! à quoi me servait-il de les avoir lues seul et comprises? J’en ai conféré avec des gens qui déclaraient les avoir comprises à peine, sous la conduite de maîtres très compétents, qui ne se contentaient pas d’explications orales, mais utilisaient de nombreuses figures dessinées sur le sable; et ceux-là n’ont rien pu m’en dire d’autre que ce que, seul avec moi-même, j’en avais compris dans ma lecture. Il me semblait que cet ouvrage parlait assez clairement des substances, comme l’homme, et qu’il disait ce qui se trouve en elles, comme la figure de l’homme, quelle elle est; et sa taille, combien de pieds elle a; et sa parenté, de qui il est le frère; ou encore où il est établi, quand il est né, s’il est debout ou assis, chaussé ou armé, actif ou passif… et toutes les particularités que, dans ces neuf genres dont par manière d’exemple j’ai cité quelquesuns, ou dans le genre même de la substance, l’on trouve en nombre indéfini.

16. 29. A quoi cela me servait-il, alors même que cela me desservait? En effet tu es, mon Dieu, un être admirablement simple et immuable, et moi, pensant que les dix prédicaments renfermaient absolument tout ce qui existe, je m’efforçais de te comprendre toi aussi comme si tu étais le sujet de ta grandeur et de ta beauté; je voulais qu’elles fussent en toi comme dans un sujet, ainsi qu’il arrive pour les corps, alors que ta grandeur et ta beauté, c’est toi-même, tandis qu’un corps n’est pas grand ni beau en tant qu’il est un corps, car, fût-il moins grand ou moins beau, il n’en serait pas moins un corps. C’était en effet une fausseté que je pensais de toi, et non la vérité, un artifice inventé par ma misère, et non le solide édifice de ta béatitude. Car tu l’avais ordonné, et cela s’accomplissait en moi: la terre produirait pour moi des épines et des ronces, et c’est par le labeur que je parviendrais à gagner mon pain 94.

16. 30. Et à quoi me servait-il que, tous ces livres de sciences dites liberales, moi qui étais alors l’esclave pervers de mes convoitises mauvaises, je les eusse lus et compris par moi-même, autant que j’en ai pu lire? Je trouvais de la joie dans ces lectures et je ne savais pas d’où venait tout ce qu’il y avait là de vrai et de certain. Car j’avais le dos à la lumière, et le visage dirigé vers les objets éclairés; aussi mon visage lui-même, qui les voyait éclairés, n’était pas éclairé. Tout ce qui touche à l’art de l’éloquence et de la dialectique, tout ce qui touche aux dimensions des figures, à la musique et aux nombres, sans grande difficulté et sans aucun enseignement humain je l’ai compris, tu le sais, toi, Seigneur mon Dieu 95, parce que et la vivacité de l’intelligence, et l’acuité du discernement, sont un don de toi. Mais je ne t’offrais pas avec cela un sacrifice 96. Aussi, au lieu de me servir, cette vigueur d’esprit faisait plutôt ma perte, parce que j ‘ai tout fait pour avoir cette part si bonne de mon bien en ma possession,et je ne gardais pas ma force auprès de toi 97mais je suis parti loin de toi, dans une contrée lointaine pour gaspiller cette part avec des courtisanes, nies convoitises 98. Oui, à quoi me servait une chose bonne, dont je n’usais pas bien? Je ne m’apercevais en effet de l’extrême difficulté de comprendre ces sciences, même pour des gens studieux et bien doués, qu’au moment où je m’efforçais de les leur exposer et lorsque seul, le plus éminent parmi eux pouvait sans trop de lenteur suivre mon exposé.

Inutilité de ces connaissances non référées à Dieu.

16. 31. Mais à quoi cela me servait-il, puisque je pensais que toi, Seigneur Dieu, Vérité, tu étais un corps? lumineux et immense, et moi un fragment de ce corps? O comble de perversité Mais j’étais ainsi et je ne rougis pas, mon Dieu, de te confesser tes miséricordes 99 envers moi, et de t’invoquer, moi qui n’ai pas rougi alors de professer devant les hommes mes blasphèmes, et d’aboyer contre toi 100. A quoi donc alors me servait-il que l’esprit pénétrât ces doctrines avec agilité et que, sans l’aide d’aucun magistère humain, tant d’ouvrages fort embrouillés fussent débrouillés, puisque par une honteuse et sacrilège infamie j’errais dans la doctrine de la piété? ou bien, en quoi étaient-ils tellement desservis, tes petits enfants, dont l’esprit était plus lent et de loin, puisque loin de toi ils ne s’en allaient pas, afin de laisser au nid de ton église leurs plumes pousser en sécurité et les ailes de la charité se nourrir de l’aliment d’une foi saine 101? O Seigneur notre Dieu, à l’abri de tes ailes espérons, et protège-nous 102 et porte-nous! Tu nous porteras, tu nous porteras tout petits encore, et jusqu’aux cheveux blancs tu nous porteras 103, car lorsque tu es notre fermeté, alors elle est fermeté, mais quand elle est de nous, elle est infirmité. Près de toi vit toujours notre bien, et c’est pour en avoir quitté la route que nous avons fait fausse route. Revenons désormais, Seigneur, à cette route pour éviter notre déroute, parce que près de toi vit sans défaillance notre bien, que tu es toi-même 104; et nous ne craignons pas qu’il n’y ait pas pour nous de lieu où revenir, puisque nous en sommes tombés; mais en notre absence, elle ne tombe pas, notre maison, ton éternité.

Source : https://www.augustinus.it/francese/confessioni

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