De la prière orale et vocale.

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Valeur de la prière orale

 
Que nul parmi ceux qui désirent progresser sur la voie de la prière ne s’avise à la légère de penser que la prière prononcée des lèvres et de la voix et avec la participation de l’intelligence soit de peu de valeur et ne mérite pas notre estime. Si les saints Pères par­lent de la stérilité de la prière orale et vocale lorsqu’elle n’est pas unie à l’attention, il ne faudrait pas en conclure qu’ils ont rejeté ou méprisé cette prière comme telle. Il n’en est rien ; ils insistent seulement pour qu’on la dise avec attention. La prière orale et vocale dite avec attention est le commencement et la cause de l’oraison mentale ; elle est aussi une prière mentale. Habituons-nous, pour commencer, à prier attentivement au moyen d’une pareille prière, et alors nous apprendrons facilement à prier aussi par l’esprit seul dans le silence de notre cellule intérieure.
 

 

La sainte Écriture la mentionne

La prière orale et vocale est mentionnée par la sainte Écri­ture. L’exemple de cette prière et du chant vocal nous est donné par le Sauveur Lui-même et par les Apôtres qui l’avaient reçu de Lui. L’évangéliste Matthieu nous rapporte qu’après avoir chanté l’hymne à la fin de la Cène mystique, le Seigneur et ses Apôtres sortirent vers le mont des Oliviers (Matth. 26, 30). Le Seigneur pria de manière à être entendu de tous avant la résurrection de Lazare, mort depuis quatre jours (cf. Jn 11, 41-42).

Alors qu’ils étaient enfermés dans une prison, l’apôtre Paul et son compagnon de route Silas étaient en prière à minuit et chan­taient les louanges de Dieu ; les autres prisonniers pouvaient les entendre. Soudain, couvrant la voix de leur psalmodie, il se fit un grand tremblement de terre, en sorte que les fondements de la pri­son en furent ébranlés ; au même instant, toutes les portes s’ouvri­rent, et les liens de tous les prisonniers furent rompus (Act. 16, 26). La prière de sainte Anne, mère du prophète Samuel, souvent présentée par les saints Pères comme un modèle de prière, n’était pas seulement mentale. Celle-ci, dit l’Écriture, parlait en son cœur : seules ses lèvres remuaient, mais l’on n’entendait pas sa voix (1 Sam. 1, 13). Cette prière n’était pas vocale, mais, tout en étant une prière du cœur, elle était aussi orale.

Le saint apôtre Paul appelle la prière orale le fruit des lèvres. Il ordonne d’offrir sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est — à-dire le fruit de lèvres qui confessent son Nom (Hébr. 13, 15) ; il commande de s’entretenir par des psaumes, par des hymnes, et par des cantiques spirituels et, en unissant la prière vocale et orale au chant, de chanter et de célébrer dans nos cœurs les louanges du Seigneur (cf. Eph. 5, 19). Il réprouve le manque d’attention durant la prière orale et vocale. Si la trompette rend un son confus (inconnu, incompréhensible), qui se préparera au combat ? De même vous, si par la langue vous ne donnez pas une parole dis­tincte (c’est-à-dire intelligible), comment saura-t-on ce que vous dites ? Car vous parlerez en l’air (I Cor. 14, 8-9). Bien qu’à pro­prement parler l’Apôtre ait dit ces paroles à l’intention de ceux qui priaient et qui proclamaient les inspirations du Saint-Esprit dans des langues étrangères, les saints Pères les appliquent avec raison aussi à ceux qui prient sans attention. Celui qui prie ainsi et qui, par conséquent, ne comprend pas les paroles qu’il prononce, qu’est-il pour lui-même sinon un étranger ?
 

 

L’attention est essentielle

Se fondant sur cet enseignement, saint Nil de la Sora dit que celui qui prie des lèvres et de la voix, mais sans attention, fait monter sa prière en l’air, mais non vers Dieu[1]. « Il est paradoxal de désirer que Dieu t’entende alors que tu ne t’entends pas toi — même », disait saint Dimitri de Rostov, empruntant ces paroles au saint évêque et martyr Cyprien de Carthage[2].

C’est exactement ce qui arrive à ceux qui prient oralement et vocalement, mais sans attention : ils ne s’entendent pas eux — mêmes, ils se laissent entraîner par des distractions, leurs pensées errent au loin dans des préoccupations si étrangères à la prière qu’il leur arrive souvent de s’arrêter brusquement, sans se souve­nir de ce qu’ils viennent de lire ; ou bien au lieu de prononcer les paroles de la prière qu’ils sont en train de lire, ils commencent à dire celles d’autres prières, bien que leur livre soit ouvert sous leurs yeux. Comment les saints Pères pourraient-ils ne pas réprou­ver une pareille prière dite sans attention, mutilée, détruite par les distractions !
 

 

Témoignage des Pères

« L’attention, dit saint Syméon le Nouveau Théologien, doit être aussi étroitement liée à la prière que le corps l’est à l’âme : ces derniers ne peuvent pas être séparés ; ils ne peuvent pas être l’un sans l’autre. L’attention doit être comme une sentinelle aux aguets pour surveiller l’approche de l’ennemi. Qu’elle soit la première à lutter contre le péché, à s’opposer aux mauvaises pensées qui s’approchent du cœur ! Puis, qu’à la suite de l’attention, inter­vienne la prière pour extirper et anéantir instantanément toutes les mauvaises pensées contre lesquelles l’attention avait tout d’abord engagé le combat, car, à elle seule, l’attention ne peut pas les maî­triser. La vie et la mort de l’âme dépendent de cette bataille menée conjointement par l’attention et la prière. Si, au moyen de l’atten­tion, nous protégeons la pureté de notre prière, nous progresse­rons. Si, par contre, nous ne prenons pas soin de la garder pure, mais la laissons sans surveillance, les mauvaises pensées la souille­ront, nous deviendrons des hommes relâchés et nous ne pourrons pas faire de progrès ».

L’attention doit absolument accompagner la prière orale et vocale, comme d’ailleurs toute autre forme de prière. Lorsqu’elle est présente, les fruits de la prière orale sont innombrables. L’ascète doit commencer par la prière orale. C’est elle que la sainte Église enseigne en premier lieu à ses enfants. « La racine de la vie monastique, c’est la psalmodie », a dit saint Isaac le Syrien[3]. « L’Église », enseigne saint Pierre Damascène, « a adopté dans un but louable et agréable à Dieu, des chants et divers hymnes en raison de la faiblesse de notre intellect afin que, nous qui sommes sans connaissance, nous soyons attirés par la douceur de la psal­modie et que nous chantions, pour ainsi dire malgré nous, les louanges de Dieu. Ceux qui peuvent comprendre et pénétrer le sens des mots qu’ils prononcent, entrent dans un état d’humble attendrissement du cœur. Ainsi, comme par une échelle, nous nous élevons vers de saintes pensées. Dans la mesure où nous pro­gressons dans l’habitude de ces pensées divines, un désir divin sur­git en nous et il nous fait découvrir ce que signifie l’adoration du Père en Esprit et en Vérité (cf. Jn 4, 24), selon la parole du Sei­gneur »[4].
 

 

Fruits de la prière orale

La bouche et la langue qui s’exercent souvent à la prière et à la lecture de la Parole de Dieu se sanctifient ; elles ne peuvent plus dire de paroles oiseuses ou rire, et deviennent incapables de pro­noncer des plaisanteries, des obscénités ou des propos putrides. Veux-tu progresser dans l’oraison mentale et dans la prière du cœur ? Apprends d’abord à être attentif pendant la prière orale et vocale : la prière orale dite avec attention se transformera d’elle — même en prière mentale et du cœur. Veux-tu apprendre à repous­ser rapidement et avec force les pensées semées en nous par l’Ennemi commun de l’humanité ? Repousse-les, quand tu es seul dans ta cellule, par une prière orale attentive, en prononçant les paroles posément, avec un humble attendrissement du cœur. L’air retentit d’une prière orale et vocale attentive, — et un tremble­ment saisit les princes de l’air, leurs bras se paralysent, leurs filets pourrissent et se déchirent. L’air retentit d’une prière orale et vocale attentive — et les saints Anges s’approchent de ceux qui prient et qui chantent ; ils se joignent à leur chœur et participent à leurs cantiques spirituels, comme furent jugés dignes de le voir certains saints et, parmi eux, notre contemporain, le bienheureux staretz Séraphim de Sarov.
 

 

La pratique des Pères

De nombreux Pères illustres ont pratiqué leur vie durant la prière orale et vocale, et cela ne les a pas empêchés d’être comblés des dons de l’Esprit. La cause de leurs progrès se trouve dans le fait que chez eux l’intellect, le cœur, l’âme et tout le corps étaient unis à leur voix et à leurs lèvres ; ils prononçaient la prière de toute leur âme, de toute leur force, de tout leur être, bref avec l’homme tout entier. C’est ainsi que saint Syméon de la montagne Admirable récitait dans le courant de la nuit tout le Psautier[5]. Saint Isaac le Syrien mentionne un bienheureux ancien qui avait pour occupation la lecture priante des psaumes ; il lui fut accordé de ne poursuivre la lecture que pendant trois ou quatre psaumes, après quoi la consolation divine s’emparait de lui avec une telle puissance qu’il demeurait des jours entiers dans un état de bien­heureuse extase, conscient ni du temps, ni de lui-même[6].

Durant la lecture de l’Acathiste, saint Serge de Radonège fut visité par la Mère de Dieu accompagnée des apôtres Pierre et Jean[7]. On raconte au sujet de saint Hilarion de Souzdal que lorsqu’il lisait l’Acathiste à l’église, les paroles s’envolaient de sa bouche comme si elles étaient de feu, avec une force et une efficacité sur les auditeurs qu’on ne pouvait expliquer[8]. La prière orale des saints était vivifiée par l’attention et par la grâce divine qui rétablissait l’unité des puis­sances de l’homme divisées par le péché ; c’est ce qui explique qu’elle répandait une pareille force surnaturelle et qu’elle produisait une impression si prodigieuse sur les auditeurs. Les saints ont célé­bré Dieu de tout leur cœur[9] ; ils ont chanté et confessé Dieu avec une fermeté inébranlable[10], c’est-à-dire sans distractions ; ils ont chanté pour Dieu avec sagesse (Ps. 46, 8).
 

 

Psalmodie

Il faut noter que les saints moines des premiers siècles et tous ceux qui désiraient progresser dans la prière ne se préoccupaient pas du tout ou ne se préoccupaient que très peu du chant à propre­ment parler. Sous le vocable de « psalmodie », dont il est question dans leurs Vies et dans leurs écrits, il faut comprendre une lecture extrêmement lente des psaumes et des autres prières. Une pareille lecture est indispensable si l’on veut garder une attention vigilante et éviter les distractions. À cause de la lenteur et de sa parenté avec le chant, cette lecture a été appelée « psalmodie ». Elle se faisait par cœur ; les moines de ces temps avaient en effet pour règle de mémoriser le Psautier. La récitation des psaumes par cœur contri­bue beaucoup à fixer l’attention. Une pareille lecture — à vrai dire ce n’est pas une lecture, car elle ne se fait pas au moyen d’un livre, mais il s’agit au sens propre de psalmodie — peut être exécutée dans une cellule obscure, les yeux fermés, ce qui protège des dis­tractions, alors qu’une cellule éclairée — ce qui est indispensable pour la lecture d’un livre et simplement pour le voir — dissipe l’intellect et le détourne du cœur vers l’extérieur. « Ils chantent, dit saint Syméon le Nouveau Théologien, c’est-à-dire leurs lèvres prient »[11]. « Ceux qui ne chantent pas du tout, dit saint Grégoire le Sinaïte, font bien, eux aussi, s’ils ont déjà progressé ; ils n’ont, en effet, pas besoin de réciter des psaumes, mais il leur faut le silence et la prière incessante »[12].
 

 

Lecture et prière

À proprement parler, les Pères appellent « lecture » la lecture de la sainte Écriture et des écrits des saints Pères, et « prière » avant tout la Prière de Jésus ainsi que la prière du Publicain et d’autres prières extrêmement courtes. Que ces prières remplacent avantageusement la psalmodie est incompréhensible pour les débutants et ne peut pas leur être expliqué de manière satisfai­sante, car cela dépasse la sagesse psychique et ne s’explique que par la bienheureuse expérience.

Frères, soyons attentifs pendant les prières orales et vocales que nous prononçons lors des services à l’église et dans la solitude de nos cellules. Ne rendons pas nos efforts et notre vie au monas­tère stériles à cause de notre manque d’attention et de notre négli­gence dans l’œuvre de Dieu. La négligence dans la prière est fatale ! Maudit, dit l’Écriture, soit celui qui accomplit l’œuvre de Dieu avec négligence (Jér. 48, 20). Le résultat de cette malédiction est évident : une stérilité spirituelle totale et l’absence de tout pro­grès malgré de nombreuses années passées dans la vie monastique. Plaçons à la base de notre ascèse de prière — c’est elle le principal et le plus important parmi les labeurs monastiques et celui pour lequel tous les autres existent — la prière attentive, orale et vocale. En réponse à cette prière, le Seigneur miséricordieux donnera, en son temps, à l’ascète persévérant, patient et humble la prière de l’intellect et du cœur mue par la grâce. Amen.
 

 
[1] Cf. « Introduction aux écrits des saints Pères sur l’activité spirituelle et sur la garde de l’intellect et du cœur ». Voir Sr. Sophia M. Jacamon, Saint Nil Sorsky, Bellefontaine, 1980, Spiritualité orientale N⁰ 32, p. 39.
[2] L’homme intérieur
[3] Discours ascétiques, 40.
[4] Pierre Damascène, « De la troisième contemplation », in Philocalie, t. 111. Traduction française in Philocalie des Pères neptiques, Bellefontaine, 1980, fascicule 2, pp. 89-90.
[5] Cf. Vie, dans le Ménologe, 24 mai.
[6] Cf. Discours ascétiques, 31.
[7] Cf. la Vie de ce saint.
[8] Cf. Vie manuscrite de saint Hilarion de Souzdal.
[9] Cf. Livre de prières, la première prière matinale : « A mon réveil, je Te rends grâce, ô sainte Trinité… »
[10] Cf. ibid., la sixième prière matinale : « Nous Te bénissons. Dieu Très — Haut… »
[11] Syméon le Nouveau Théologien, Méthode pour la sainte prière et atten­tion, « La troisième prière », in Philocalie, t. V.
[12] Saint Grégoire le Sinaïte, De l’hésychia et des deux manières de prier (15 chapitres), 8, in Philocalie, t. IV.
 
Évêque Ignace BriantchaninovApproches de la Prière de Jésus, Traduction française par le Hiéromoine Syméon, Spiritualité Orientale, n⁰ 35, Abbaye de Bellefontaine, Bégrolles-en-Mauges, 1983, p. 45-51
 
 


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